Fichier RTF : le format que Windows n’ouvre plus tout seul
Depuis la version 24H2 de Windows 11, WordPad n’est plus livré avec le système. Trois fichiers ont disparu au passage : wordpad.exe, wordpadfilter.dll et write.exe. La conséquence est immédiate pour qui reçoit un fichier RTF : un double-clic ne trouve plus aucune application pour l’afficher si Microsoft Word n’est pas installé. Le format, lui, n’a pas bougé. Il continue de sortir tous les jours des logiciels de gestion, des trames administratives et des applications métier qui n’ont jamais changé leur format d’export.
Windows a retiré le lecteur, pas le format
Microsoft a annoncé l’abandon de WordPad le 1er septembre 2023, puis a précisé en mars 2024 que l’application serait retirée de toutes les éditions de Windows à partir de Windows 11 version 24H2 et de Windows Server 2025. La page officielle des fonctionnalités déconseillées dans le client Windows recommande deux remplaçants, et deux seulement : Microsoft Word pour les documents mis en forme comme le .doc et le .rtf, le Bloc-notes pour le texte brut en .txt.
La recommandation est un peu courte. Le Bloc-notes n’affiche pas un RTF, il en affiche le code : à l’ouverture, l’écran se remplit de {\rtf1\ansi\deff0 suivi de la table des polices, et le texte réel se lit par bribes entre les balises. Utile pour vérifier en urgence ce que contient un fichier. Inutilisable pour l’imprimer.
Une confusion revient sans arrêt depuis ce retrait. Un logiciel métier qui n’exporte qu’en RTF cesse brutalement de produire quoi que ce soit sur un poste neuf : la commande d’export se lance, aucun fichier n’apparaît, aucun message d’erreur non plus, alors que les exports PDF et TXT du même logiciel fonctionnent. Le réflexe consiste alors à croire que Windows a désactivé le support du RTF et à chercher comment le réactiver dans la base de registre. Peine perdue : le format n’a jamais été désactivé, aucune clé ne le concerne, et le problème vient de l’application qui écrit mal son fichier. L’ordre d’opérations qui fait gagner une heure : vérifier d’abord que le fichier existe bien dans le dossier de destination, l’ouvrir ensuite dans un autre traitement de texte, et contacter l’éditeur du logiciel en dernier recours.
Ouvrir un fichier RTF aujourd’hui, sans rien installer
Cinq voies fonctionnent, dont trois sans rien télécharger.
- Google Docs, depuis un navigateur : déposer le .rtf dans Google Drive, puis clic droit et « Ouvrir avec Google Docs ». La mise en forme du texte passe correctement, les images intégrées beaucoup moins bien.
- TextEdit sur Mac : c’est l’application par défaut pour ce format, et le RTF y est même le format d’enregistrement natif. Pages l’ouvre aussi.
- L’application Google Docs sur Android et iOS, qui lit un .rtf reçu en pièce jointe sans passer par un ordinateur.
- Microsoft Word, la solution recommandée par l’éditeur, à condition de disposer d’une licence.
- LibreOffice Writer, gratuit, environ 350 Mo à installer, et la seule option hors ligne vraiment fiable sur un PC sans Word.
Reste le cas du fichier qu’il faut surtout convertir plutôt que consulter. Enregistrer un RTF en .docx depuis n’importe lequel de ces logiciels prend deux clics par le menu Fichier puis Enregistrer sous. La logique est la même que pour convertir un fichier ODT en Word, et nettement plus simple que pour convertir un PDF en document Word, où la structure du texte doit être reconstruite.
Ce que le RTF garde, abîme et perd face au DOCX
Le RTF tient parfaitement sa promesse d’origine sur le texte : polices, gras, italique, tailles, couleurs, alignements, retraits et interlignes traversent les logiciels sans dommage. Les tableaux simples passent aussi. Au-delà, ça se complique vite.

Les images sont le point faible historique. Leur comportement change d’un logiciel à l’autre : elles disparaissent, se redimensionnent seules ou se déforment en proportion. Un cas documenté résume le risque mieux qu’une liste de limitations : un document de 1,8 Mo contenant texte et photos, rouvert le lendemain, ne contenait plus qu’un mot entouré d’un cadre, dans une police jamais utilisée. Le fichier était retombé à quelques kilo-octets.
Les pertes les plus fréquentes à l’aller-retour concernent les tableaux complexes avec cellules fusionnées, les puces et la numérotation automatique, les notes de bas de page, les champs de formulaire et les cases à cocher. Il y a une raison technique à cela, et elle est datable. La dernière version de la spécification RTF, la 1.9.1, a été publiée en mars 2008 et reflète les capacités de Word 2007. Rien n’a été ajouté depuis. Tout ce que les traitements de texte ont inventé après cette date ne peut donc pas s’enregistrer correctement dans un .rtf.

Le poids, lui, se mesure. Un même document de six sections avec trois photos JPEG, exporté par le même logiciel dans les deux formats, donne 249 Ko en DOCX et 29,3 Mo en RTF. Soit un rapport de 117. Sans aucune image, l’écart tombe à 4,9 Ko contre 8,6 Ko, un modeste facteur 1,75.
L’explication tient en deux mécanismes. Un DOCX est une archive ZIP compressée, un RTF est un fichier texte que rien ne compresse. Surtout, l’inspection du fichier produit montre six blocs image pour trois photos : chaque illustration y est écrite deux fois, une première en hexadécimal, ce qui double déjà son poids puisque chaque octet devient deux caractères, une seconde sous forme de métafichier non compressé destiné aux vieux lecteurs. C’est ce doublon, et non l’hexadécimal seul, qui fait exploser la facture. Un logiciel plus économe se contente d’une seule copie, mais le facteur 2 sur la partie image reste incompressible.
Quand la mise en page ne doit surtout pas bouger, le PDF reste le bon véhicule, quitte à modifier le texte d’un PDF gratuitement ensuite si une correction s’impose.
Faut-il se méfier d’un .rtf reçu par mail ?
Oui, et davantage que d’un .docx. L’analyseur RTF de Word et la couche OLE qui lui est associée ont servi de porte d’entrée à répétition : CVE-2017-0199 et CVE-2017-11882 sur les objets OLE embarqués, CVE-2023-21716 sur une table de polices surchargée permettant l’exécution de code à la simple ouverture, CVE-2025-21298 encore corrigée en janvier 2025. Le scénario est toujours le même. Une pièce jointe, un double-clic, du code qui s’exécute.
L’extension ne prouve rien non plus. Word ouvre un document d’après son contenu réel, pas d’après les trois lettres qui suivent le point, donc un fichier .doc renommé en .rtf s’ouvre normalement, macros comprises. Le contrôle prend cinq secondes : clic droit sur le fichier, « Ouvrir avec », Bloc-notes, et lecture des premiers caractères. Un vrai RTF commence par {\rtf1. Un .doc déguisé commence par ÐÏ. Un .docx renommé commence par PK.
Sur un poste qui reçoit beaucoup de pièces jointes, le verrou existe côté Word : Fichier, Options, Centre de gestion de la confidentialité, Paramètres de blocage des fichiers, ligne « Fichiers RTF ». Trois réglages y sont disponibles, de l’ouverture forcée en mode protégé au blocage complet en ouverture et en enregistrement. Le mode protégé est le bon compromis : le document s’affiche, rien ne s’exécute.
Il reste malgré tout un cas où le RTF est exactement l’outil qu’il faut. Envoyer un texte mis en forme à quelqu’un dont le logiciel est inconnu, sans savoir s’il dispose de Word, de LibreOffice, d’un Mac ou d’un vieux poste sous une version de Windows dépassée : là, le .rtf passe partout où le .docx échoue parfois, et il reste éditable là où le PDF ne l’est pas. Du texte, de la mise en forme simple, aucune image, aucun tableau fusionné. Dans ces limites précises, un format conçu à la fin des années 1980 fait toujours le travail mieux que ses successeurs.








